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Offline mayya

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France-Amérique : le duel des grandes oreilles
« on: June 17, 2015, 13:27:31 PM »
France-Amérique : le duel des grandes oreilles


PIERRE ALONSO ET AMAELLE GUITON 5 JUIN 2015 À 00:56
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DÉCRYPTAGE
Les deux pays ne jouent pas dans la même cour, mais la tradition américaine du renseignement a fini par inspirer l’Hexagone.

Le télescopage n’a échappé à personne. D’un côté, le Parlement français débat d’une loi sur le renseignement qui prévoit une extension inédite des moyens légaux des services - y compris des dispositifs de surveillance algorithmique chez les opérateurs et les hébergeurs pour détecter une«menace terroriste». De l’autre, le Congrès américain adopte un texte qui, pour la première fois, écorne le Patriot Act en supprimant la collecte massive des métadonnées téléphoniques (qui appelle qui, quand, où, combien de temps ?) de ses citoyens (lire Libération du 2 juin). La France fait le chemin inverse des Etats-Unis, protestent les opposants à la loi renseignement. Il n’y a «pas de traitement massif des données, pas de Patriot Act à la française»,se défendait mercredi soir au Sénat le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Et pourtant, renseignements français et américain convergent. Sans jouer dans la même catégorie.
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Les cultures
Il paraît loin le temps où un secrétaire d’Etat américain affirmait : «Les gentlemen ne lisent pas le courrier des autres.»En 1929, Henry Stimson voyait d’un mauvais œil l’atteinte au secret des correspondances. Depuis, Washington a fait son aggiornamento sur le «renseignement d’origine électromagnétique», comme disent les spécialistes. Un ex-responsable du renseignement américain a ainsi expliqué que la NSA ramassait la botte de foin, au lieu de chercher l’aiguille…
«La tentation de recourir à la technique est plus forte qu’en Europe continentale, avec l’objectif du temps réel et du "zéro risque"»,commente Philippe Hayez, ancien de la DGSE (renseignement extérieur français) et coauteur de Renseigner les démocraties, renseigner en démocratie. La France s’y est mise plus tardivement. «Sa participation en Afghanistan [en octobre 2001, ndlr] a entraîné une plus grande mutualisation du renseignement entre les deux Etats, précise Antoine Lefébure, auteur del’Affaire Snowden. Le modèle américain a imprégné la DGSE.»

Pas seulement sur les modes de collecte. Comme aux Etats-Unis, les espions français se rapprochent de la société pour sortir de l’image du «barbouze».«Le militaire chevalier est traditionnellement mieux considéré que le militaire espion», résume Hayez, tout en nuançant : depuis le début des années 90, les services français ont changé. Un recrutement à la sortie de l’ENA existe désormais. Hayez, qui enseigne à Sciences-Po, raconte qu’il arrive que des étudiants reçus aux concours de la DGSE et du Quai d’Orsay préfèrent la première au second. Impensable il y a quelques années.

Les moyens
Sur la balance, le renseignement français ne pèse pas grand-chose. Le budget des agences américaines s’élevait à 52,6 milliards de dollars (46,6 milliards d’euros) en 2013. Contre environ 1,1 milliard d’euros en France. L’écart est tout aussi impressionnant en termes d’effectifs : la seule NSA compte environ 35 000 employés, presque trois fois plus que tous les services français réunis (près de 11 000 personnes). A mettre en relation avec les 200 000 qui travaillent pour la communauté du renseignement américain, selon une étude récente du ministère de la Justice français. Le chiffre inclut les sous-traitants, à l’instar de Snowden, qui n’était pas salarié de la NSA mais consultant chez un industriel de la défense, Booz Allen Hamilton.

La France ne recourt pas à ce type de sous-traitance. Le projet de loi sur le renseignement le grave dans le marbre dès son titre Ier : «La politique publique de renseignement […] relève de la compétence exclusive de l’Etat.»Et l’affaire Snowden n’y est pas pour rien. Les parlementaires français chargés du contrôle des services de renseignement qualifiaient dans leur dernier rapport de «fragilité» les «politiques massives d’externalisation, voire de privatisation», entreprises aux Etats-Unis. Plus il y a de personnes accédant à des informations classifiées, plus le risque que l’une d’elle les diffuse augmente. Le cauchemar des chefs espions.

Les outils
En matière de renseignement d’origine électromagnétique, les Etats-Unis bénéficient de leur leadership technologique et d’une particularité de la NSA - chargée non seulement de la collecte d’informations sur les réseaux, mais aussi… de la cybersécurité. Un explosif mélange des genres qui lui a permis, par exemple, d’introduire des «portes dérobées» dans des logiciels ou du matériel d’équipement réseau ou d’affaiblir délibérément les standards de cryptographie pour les rendre plus faciles à «casser». La France, elle, ne mélange pas défense et attaque.

Ce qui ne veut pas dire que l’Hexagone joue en troisième division. «A la suite des préconisations du Livre blanc de 2008 [sur la défense et la sécurité nationale], nous avons pu développer un important dispositif d’interception des flux internet», expliquait en février 2013, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, Erard Corbin de Mangoux, alors patron de la DGSE. Dans la foulée des révélations de Snowden, le Monde a raconté que le renseignement extérieur français collectait des informations à même les câbles de télécommunications sous-marins - un «sport» très prisé par la NSA. Et même si ses promoteurs s’en défendent, l’utilisation d’algorithmes sur les réseaux pour identifier une possible «menace terroriste» a tout de la «détection de signaux faibles», dont les Américains sont coutumiers. 

Autre savoir-faire maison : la France compte deux sociétés de cybersécurité, Qosmos et Amesys, mises en cause dans la vente de matériel d’interception massive des communications à des dictatures. «Il y a un continuum entre la sécurité classique et la surveillance, explique Kavé Salamatian, professeur d’informatique à l’université de Savoie et spécialiste des réseaux. Ce n’est pas l’outil qui change, c’est la finalité.»

Le contrôle
Il faut reconnaître aux Etats-Unis que le cadre juridique du renseignement y est historiquement bien plus développé qu’en France. Sur le papier, les modalités de contrôle sont nombreuses - en amont par une juridiction fédérale, la cour FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act, le texte qui régit depuis 1978 les procédures de surveillance), en aval par le Congrès, qui peut contrôler l’activité des agences via des comités du renseignement. Problème : depuis le Patriot Act, le système a vécu une sortie de route. Nombre d’ONG dénoncent l’opacité de la cour FISA, parfois comparée à une Cour suprême parallèle, et les largesses qu’elle accorde au renseignement.

En France, la loi de 1991 sur les écoutes en a confié le contrôle à une commission indépendante, dont les membres sont habilités secret-défense. Avec la loi renseignement, le Conseil d’Etat pourra être saisi. Longtemps absent de la boucle, le Parlement dispose d’une délégation au renseignement, dont les pouvoirs ont été renforcés en 2013. Suffisant pour assurer la protection des libertés publiques ? Oui, affirment les partisans du texte. Non, estiment ses détracteurs, pour qui l’accroissement des techniques et de leur complexité, dans le cas de la détection algorithmique, excéderont dans les faits la capacité de contrôle de la commission.

Des deux côtés de l’Atlantique, au-delà du secret-défense qui entoure ces affaires, un épais silence plane sur ce à quoi aucun organe de contrôle extérieur n’a accès, l’ultime refuge de la «zone grise» : la nature des échanges d’informations entre services alliés. En 2013, les documents Snowden avaient justement révélé l’existence d’un accord de coopération entre la DGSE et la NSA.

Pierre ALONSO et Amaelle GUITON

http://www.liberation.fr/monde/2015/06/05/france-amerique-le-duel-des-grandes-oreilles_1323363