Author Topic: Abliazov : "Si la France m'extrade, je suis un homme mort"  (Read 1136 times)

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Abliazov : "Si la France m'extrade, je suis un homme mort"
« on: November 12, 2015, 11:50:15 AM »
Abliazov : "Si la France m'extrade, je suis un homme mort"

L'opposant kazakh Moukhtar Abliazov vit sous la menace d'une extradition en Russie. Depuis sa prison de Fleury-Mérogis, il s'est confié au "Point".

PROPOS RECUEILLIS PAR MARC NEXONPublié le 31/07/2015 à 06:46 | Le Point.fr



L'opposant kazakh Mokhtar Abliazov et ses proches, son épouse Alma et sa fille Madina, se battent pour éviter son extradition de la France vers la Russie ou l'Ukraine. © AP/Sipa/ Interpol - Claude Paris 

 
Un « dossier embarrassant ». C'est désormais l'expression utilisée dans les cabinets ministériels pour qualifier l'affaire Abliazov. Car voilà deux ans jour pour jour que l'ancien oligarque kazakh, 52 ans, est emprisonné en France. Sans que le gouvernement parvienne à trancher sur son sort. La justice française, elle, a parlé : le détenu doit être extradé vers la Russie ou l'Ukraine, deux pays qui le réclament.
Pour l'exécutif, l'affaire est plus complexe. Car l'homme est aussi un farouche opposant du président kazakh Noursoultan Nazarbayev, un autocrate à la tête du pays depuis bientôt trois décennies. L'expulser, c'est le mettre en danger. Le retenir, c'est froisser le Kazakhstan, un eldorado pour les entreprises françaises. Abliazov a occupé le poste de ministre de l'Énergie du Kazakhstan en 1998, avant de devenir l'actionnaire majoritaire de la BTA, la première banque du pays. Durant cette période, il finance l'opposition et devient l'ennemi du régime.

 
Depuis six ans, il est au coeur d'un polar. Dépossédé de sa banque en 2009, il fuit à Londres. Le Kazakhstan, la Russie et l'Ukraine l'accusent d'avoir détourné 6 milliards de dollars via des sociétés offshore. Une offensive judiciaire qui porte en partie ses fruits. En 2012, la Haute Cour de justice d'Angleterre reproche à Abliazov de dissimuler des biens et le condamne pour « outrage à la cour ». Et pourtant, Londres lui accorde le statut de réfugié. La police britannique le met même en garde contre un « risque d'enlèvement ».
Abliazov décide alors de se cacher en France. Le Kazakhstan embauche des dizaines de détectives et retrouve sa trace dans une villa près de Cannes. Toujours sous le coup d'une demande d'extradition, il est arrêté par la police française le 31 juillet 2013. Depuis sa cellule de la prison de Fleury-Mérogis, il a répondu par écrit aux questions du Point.

Le Point : Craignez-vous toujours d'être extradé vers l'Ukraine et la Russie, puis vers le Kazakhstan ?
Moukhtar Abliazov : En cas d'extradition vers la Russie ou l'Ukraine, le gouvernement kazakh trouvera le moyen de me ramener au Kazakhstan. Quitte à me kidnapper. Je n'ai aucun doute là-dessus. Mais le plus simple, c'est encore de m'éliminer physiquement. Regardez ce qui est arrivé à Rakhat Aliev, le gendre du président. Nazarbayev l'accusait de complot et le pourchassait depuis huit ans. Il est mort en février dans une prison autrichienne. Je suis sûr que les agents kazakhs ont pris le temps d'étudier son lieu de détention et d'organiser son assassinat.


Vous vous considérez comme un opposant politique traqué par son pays. Mais comment expliquez-vous que la justice française ait accepté de vous extrader ?
La justice française m'a réservé beaucoup de surprises. Lors de mon premier jugement à Aix-en-Provence, on sait que le président du tribunal et le procureur ont échangé des documents avec les autorités kazakhs en toute illégalité. Lors du second procès à Lyon, on a entendu un procureur déclarer que la justice russe est digne de confiance, qu'elle respecte les traités internationaux et qu'elle ne recourt jamais à la torture. Alors qu'au même moment la France et l'Europe accusaient la Russie de violer le droit international en agressant l'Ukraine ! Je n'en croyais pas mes oreilles.

Ailleurs, pourtant, plusieurs de mes associés et membres de ma famille mis en cause ont bénéficié de l'asile politique. Dans tous les cas, neuf pays européens ont refusé de les extrader vers la Russie, l'Ukraine ou le Kazakhstan. En France, le tribunal a estimé qu'il n'avait pas à prendre en considération des faits de persécution politique. Ce qui est contraire à la convention internationale sur l'extradition. Nous avons pourtant présenté des preuves irréfutables qui montrent que mon dossier a été fabriqué. Or la justice française a ignoré tout ça et transféré la « patate chaude » au gouvernement.

Comment réagissez-vous quand vous voyez certaines personnalités françaises comme Bernard Squarcini, l'ex-patron du renseignement français, se mettre au service des autorités kazakhs contre vous ?
Cela m'étonne et me peine beaucoup. Mais le Kazakhstan fait de gros chèques. En Angleterre, Tony Blair a gagné en deux ans plusieurs dizaines de millions d'euros en coopérant avec Nazarbayev. Dans le cercle de Nicolas Sarkozy, les mêmes connexions existent. Elles débouchent parfois sur des scandales. Bernard Squarcini appartient à ce cercle. Je comprends pourquoi tant de choses étranges apparaissent dans mon dossier.

Pourquoi les autorités kazakhs déploient-elles autant de moyens pour vous arrêter ?
Cela fait quinze ans que je suis dans l'opposition. En 2002, on m'a emprisonné pour avoir fondé un mouvement baptisé « Choix démocratique du Kazakhstan ». On m'a torturé, on a saisi mes biens. En prison, on a tenté de me tuer à deux reprises en m'empoisonnant. Les organisations internationales, elles-mêmes, ont considéré que j'étais un prisonnier politique. Je suis sorti de prison en 2003 grâce à la pression internationale. Je suis parti en Russie pour y monter un nouveau business. Et j'ai continué à financer l'opposition. En 2009, tout a recommencé : saisie de mes biens et lancement d'une offensive judiciaire à travers le monde. Le régime kazakh a déjà dépensé plus d'un milliard de dollars pour tenter de m'abattre.


Qu'en est-il des 6 milliards de dollars qu'on vous accuse d'avoir détournés ?
Je voudrais souligner que la France m'a arrêté à la demande de l'Ukraine et de la Russie au motif que j'aurais volé ces milliards. Ces deux pays, agissant pour le compte du Kazakhstan (pays avec lequel la France n'a pas d'accord d'extradition), expliquent que je ne leur ai porté aucun préjudice économique, mais que j'ai agi depuis leur territoire contre les intérêts de la BTA. Une banque dont j'étais quand même le principal actionnaire ! Comment ai-je agi ? Ils sont incapables de le dire. Les noms de supposées victimes n'apparaissent pas. Les dates de mes séjours en Ukraine et en Russie ne sont pas mentionnées précisément. Le service de migration de l'Ukraine, lui-même, certifie que je n'ai pas franchi la frontière. Or, tous ces éléments ont été portés à la connaissance des autorités françaises.


Que se passera-t-il si vous revenez au Kazakhstan ?
Je serai tué sans aucun doute. Aux yeux de Nazarbayev, je ne peux pas être réhabilité. Ils ont essayé tous les moyens de pression. Il n'y a plus que l'assassinat.


Que vous reproche le président Nazarbayev ?
Pendant trois ans, Nazarbayev a insisté pour que je lui cède 50 % des actions que je possédais dans BTA. Sans compensation financière. J'ai refusé. Alors en 2009, il a saisi la banque. Le problème, c'est que les créanciers étrangers ont aussitôt réclamé le remboursement de leurs prêts, évalués à plus de 10 milliards de dollars. Les clients ont également retiré leur argent, soit 2 milliards de dollars. Le krach de la plus grande banque du pays était inévitable. Et il a voulu m'en faire porter la responsabilité en prétendant que j'avais volé ces fonds. L'autre fait remonte à décembre 2011, lors de la répression d'une manifestation pacifique d'ouvriers dans la ville pétrolière de Zhanaozen. La police a tiré dans la foule tuant 16 personnes. J'étais à Londres à cette période. Ils m'ont accusé de vouloir renverser le régime. Le chef de notre parti d'opposition a été condamné à 7 ans et demi de prison.


Comment voyez-vous sa succession ?
Si le pouvoir est transféré au cercle proche, rien ne bougera. Pour espérer un changement, il faut une rupture révolutionnaire, comme en Ukraine.


Avez-vous l'ambition de diriger un jour le pays ?
Je veux me battre pour être celui qui prendra la tête de ce changement afin de bâtir une société moderne à l'image des pays occidentaux. C'est mon but.

Compte tenu du conflit russo-ukrainien, ne pensez-vous pas qu'une extradition vers l'Ukraine vous serait plus favorable ?
Non, l'Ukraine est un pays corrompu et va le demeurer encore longtemps. Le système judiciaire et pénitentiaire n'a pas beaucoup évolué.

Comment occupez-vous actuellement vos journées ?
Je fais deux heures de sport par jour. J'étudie les sciences politiques et j'achève la rédaction d'un ouvrage sur le jeu d'échecs. Rien à voir avec ce que l'on peut connaître dans les prisons de l'ex-URSS. Là-bas, vous luttez pour l'eau, la nourriture, le savon et votre survie. Quand j'ai été emprisonné en 2002, mon plus jeune fils avait un an. Quand je suis sorti il avait 2 ans et demi. Il pensait que la photo de son oncle accroché au mur était celle de son père. Ma fille âgée de 8 ans pense que je travaille beaucoup et que c'est la raison pour laquelle elle me voit rarement. Nous ne lui avons pas dit qu'elle me rendait visite dans une prison. C'est douloureux. Je ne peux pas participer à leur éducation. Mais je suis sûr que je sortirai bientôt d'ici.

Pensez-vous que votre situation serait différente si la France n'avait pas à défendre autant d'intérêts économiques au Kazakhstan ?
Sans l'énorme lobbying du Kazakhstan et sans les intérêts considérables de la France dans ce pays ma situation serait bien différente. Les organisations en charge des droits de l'homme les plus réputées ont toutes insisté sur le caractère politique de mon dossier.

Quel regard portez-vous sur les relations entre le président Nazarbayev et le président François Hollande venu lui rendre visite en décembre ?
Je pense que François Hollande sait très bien qui est cet homme au pouvoir depuis 26 ans. Mais on est dans la « Realpolitik ». Comme avec Kadhafi jadis. Les actifs du dictateur libyen ont fini par être gelés à travers le monde. Je suis sûr que la même chose attend Nazarbayev.



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